Latifa el Bouhmadi, le symbole du combat anti-déchets

A la veille de la COP22, le Maroc a prononcé l’interdiction des sacs en plastique. Le combat pour une meilleure gestion des déchets est plus large et s’incarne dans Latifa el Bouhmadi, de l’Association des enseignants de sciences et vie de la Terre (AESVT).

Houria MABROUK (France)

Dimanche 13 novembre 2016, à Marrakech, en marge de la conférence pour le climat, la protestation altermondialiste bat son plein. Quelques milliers de militants battent le pavé, les yeux emplis de détermination, le poing levé et… la voix cassée par les revendications qu’ils scandent à tue-tête. La délégation de l’Association des enseignants de sciences et vie de la Terre (AESVT) impressionne par sa taille. Tout sourire, une petite femme énergique d’une cinquantaine d’années s’agite au milieu de la foule enthousiaste, arborant fièrement le drapeau de l’AESVT.

Latifa el Bouhmadi est membre de l’association depuis plusieurs années. Elle a fait sa connaissance par une formation de quatre jours sur l’économie de l’eau et des zones humides. Une expérience « magnifique » qui lui permet d’acquérir de nouvelles connaissances. Latifa ouvre alors un club pour la protection de l’environnement et peut se mettre au travail sérieusement.

Mais son combat pour la propreté des rues remonte à bien plus loin. Il commence à Casablanca, en 1998. « Par mon métier de professeur de SVT, je suis amenée à m’intéresser à la biologie. J’ai donc un rapport direct avec la nature ». Les débuts sont difficiles. « Il n’y avait aucune structure ». Latifa ne baisse pas pour autant les bras. Cette lutte, elle l’a menée en pensant aux enfants et à travers eux, aux parents. « Je me suis demandé qui étaient les responsables de l’accumulation de déchets dans les rues. La commune ? Les habitants ? J’ai décidé de mener l’enquête ». Elle en parle à ses élèves qui prennent l’initiative de frapper aux portes de la commune. « Je leur ai transmis mon engouement pour l’environnement et ils ont manifesté la volonté de changer les choses ».

L’AESVT lui donne le cadre nécessaire pour développer ses initiatives. Progressivement elle étoffe sa palette de compétences et se lance dans l’encadrement d’animateurs de clubs dans les établissements scolaires pour éveiller les jeunes consciences. Elle donne à ces écologistes en herbe l’apprentissage adéquat pour mener à bien des projets, entre autres de création et d’entretien d’espace verts. « Cette action s’est développée à l’échelle nationale », déclare-t-elle.

Galvanisée par la réussite de ce travail, Latifa monte un nouveau projet : la mise en place de bennes sélectives pour le ramassage et le recyclage des déchets. « Je me suis présentée seule au bureau du gouverneur de la ville de Casablanca et je l’ai convaincu d’appuyer mon projet ». Elle réunit des acteurs locaux comme la délégation de la santé et les enseignants. Un accord de collaboration est signé, qui prévoit la sensibilisation et la participation des habitants. Tous se rencontrent pour différents évènements comme la projection de courts-métrages. Latifa est confiante en l’avenir : « La prise de conscience des autorités et des collectivités locales est réelle ». Elle compte désormais sur les députés. Depuis les élections législatives de 2016, la gestion des déchets n’est plus une prérogative des seules collectivités.

« Il est difficile d’intéresser « monsieur tout le monde » à l’environnement », reconnaît-elle, tout en interpelant les uns et les autres dans le cortège de la manifestation. C’est un travail de longue haleine. L’environnement n’est pas la principale préoccupation de la population défavorisée du Maroc, mais elle a trouvé un moyen simple et efficace pour la rallier à sa cause. Entre les salutations à ses collaborateurs, elle explique : « On organise des rencontres conviviales autour d’un thé, de gâteaux, de msemen. Comme si on parlait entre amie. C’est plus facile d’aborder les questions environnementales de cette manière que de faire de longs discours. Ensuite, on réunit tout le monde avec les associations de quartier ». Un concours est désormais organisé pour récompenser les quartiers qui mènent des actions. « Lorsqu’on voit un quartier récompensé, on se demande : pourquoi pas nous ? Des quartiers prennent à leur tour l’initiative car ils veulent eux aussi obtenir cette distinction et la satisfaction d’avoir rendu leur lieu d’habitation propre ».

Même si parfois l’entreprise connaît des hauts et des bas, Latifa el Bouhmadi est fière d’avoir « semé la graine ». Certains quartiers prennent désormais des initiatives avec l’aide des syndics, trouvent des moyens ingénieux comme la revente des déchets. Un autre succès pour l’AESVT et l’une de ses bénévoles les plus combatives.