« Les multinationales ne se soucient guère du dérèglement climatique »

Entretien avec Lucile Daumas de l’association Attac Maroc, un mouvement qui lutte contre la mondialisation libérale et contre la domination des institutions financières internationales.

 

Houria MABROUK (France)

 

Pour quelle raison les multinationales sont-elles si présentes à la COP22 ?

Pour les multinationales, la COP22 n’est qu’un énième lieu pour faire du business. Le climat et l’environnement sont loin d’être leurs priorités. Elles se donnent une étiquette verte qui est complètement fausse. Le plus important est de signer des contrats avec le soutien du gouvernement marocain. Engie, par exemple, y effectue sa tournée africaine pour placer ses produits sur les marchés africains. Elle se présente comme une société verte mais il faut rappeler qu’Engie produit toujours de l’énergie avec du charbon. Derrière sa campagne pour les énergies renouvelables, elle veut donc surtout se faire de l’argent. Les multinationales usent d’un double langage.

 

Les pratiques de certaines entreprises marocaines comme l’Office chérifien des phosphates (OCP) sont également critiquées. Comment l’expliquer ?

Le Maroc organise la COP22 mais fait le contraire de ce qu’il faudrait faire en matière d’environnement. L’OCP est l’un des leaders mondiaux de la fabrication d’engrais phosphatés, qui polluent les sols, participent au réchauffement climatique en émettant des gaz à effet de serre (GES) et augmentent la facture énergétique mondiale. Pour leur fabrication, l’OCP utilise des techniques mises au point par Monsanto. Or, l’Union européenne interdit la vente de ce type d’engrais car ils contiennent du cadmium, un agent chimique très dangereux pour la santé. Il n’y a pas de législation au Maroc pour limiter ou mettre un terme à cette situation.

 

Comment se positionne la Banque africaine de développement (BAD), très présente à Marrakech ?

La BAD, en pointe dans le soutien à « cette COP africaine », est loin de cerner l’urgence climatique pour les agriculteurs et agricultrices d’Afrique. Pour elle, le développement agricole de l’Afrique passe tout particulièrement par l’accès aux engrais. La BAD est donc une porte d’entrée sur les marchés africains. Les multinationales, parfois marocaines, ont largement investis ces derniers. Elles signent des contrats avec les pays concernés. A Marrakech, on prône un discours vert mais en réalité les politiques, au lieu de soutenir une agriculture saine, vantent les mérites de l’agriculture industrielle et de techniques, nouvelles et innovantes, très dangereuses pour la santé et polluante pour l’environnement.

 

Au-delà du business, le résultat des négociations présente-t-il un enjeu pour les multinationales ?

Les multinationales ne se soucient guère du dérèglement climatique ou de l’environnement. Elles sont uniquement présentes pour bloquer les négociations et entraver toutes réelles initiatives pour la protection de l’environnement et le développement de l’Afrique. La Competitive enterprise institute, par exemple, représente les multinationales du pétrole américaines. Son objectif à la COP : couper court aux négociations. Il faut savoir que le Congrès américain tente aussi de mettre de fin à l’accord de Paris.

 

Selon vous, que faudrait-il faire pour avancer dans la réponse au dérèglement climatique ?

Il faut reconnaître qu’après 22 ans de négociations pour le climat, nous n’avons presqu’aucun résultat probant. Il y a urgence, et au lieu de se pencher sur les réelles problématiques du climat, les multinationales détournent les débats et freinent clairement les négociations. Du point de vue d’Attac, il faut les empêcher de siéger à la COP. L’ONU doit faire en sorte que les entreprises n’imposent pas leurs politiques aux Etats.